"Devoir d'inventaire"
C’est à l’Histoire généralement que se mesure les Grands Hommes. C’est à elle qu’ils se réfèrent. C’est au sein d’elle qu’ils veulent voir leur nom inscrit. A ce titre, Jacques Chirac le sait dès le début de son septennat : il aura dans l’Histoire le rôle particulier d’être à la fois le dernier Président du 20e siècle et le premier du 21e siècle.
Dans « Le Temps présidentiel », en référence à elle il souligne d’abord « le devoir des gouvernants de toujours se référer aux leçons de l’Histoire. Les ignorer serait une coupable imprudence, d’autant que cette même Histoire ne cesse de se répéter et semble inlassablement tirer parti de l’inconscience ou de l’amnésie des hommes ».
Ensuite, il revient sur l’Histoire de la Ve République à travers ses personnages marquants. C’est avant tout un témoignage de reconnaissance, d’admiration et quelque part d’une forme d’amour qu’il fait à 3 de ces prédécesseurs. De Charles de Gaulle, le père fondateur et la référence, il regrette qu’il n’ait eu l’honneur que de trop brèves années d’être dans son gouvernement avant de souligner qu’il était « habité par sa fonction au point de se confondre avec elle ». Avec Georges Pompidou, il trouve un « exemple de détermination, de dignité, de rigueur et de maîtrise de soi ». Chez Mitterrand, souligne-t-il, « la capacité de décision allait de pair, dans sa manière d’être comme de gouverner, avec une maîtrise du temps et un art du détachement qui sont aussi la marque d’un authentique chef d’Etat ». Avec lui, Chirac retrouve les accents de janvier 1996, avec lesquels il enfila définitivement ses habits présidentiel, lorsqu’il annonça à la France sa mort : « j’ai été l’adversaire de François Mitterrand, avant de devenir son Premier ministre. Aujourd’hui me voici en charge de sa succession ». Dans chacun de ces mots, l’on retrouve l’affection et l’immense respect qu’il a pour son prédécesseur.
Et puis il y a l’absent, le rival, l’homme envers qui il a la rancune terriblement tenace : Valery Giscard d’Estaing. Il n’en parle guère beaucoup. Mais quand il y fait référence, c’est toujours en lui adressant une pointe d’épée. Cela se fait d’abord à travers les mots de François Mitterrand comme quand le 8 mai 1995 il lui lance « Rassurez-vous, je ne vous ferai pas attendre aussi longtemps que Giscard m’a fait attendre après mon élection» en référence à la passation des pouvoirs. Ensuite c’est à travers le récit d’un dialogue qu’il eut avec Helmut Kohl le 18 mai 1995 : « Ecu c’est une invention de ton ami VGE ! » lui lance-t-il avant que le Chancelier Allemand ne lui réponde « oui, une invention de technocrate ».
Enfin, il se découvre, parle de VGE lui-même pour dire, en quelques lignes à peine, ce qu’il retire de son passage à l’Elysée. « Valery Giscard d’Estaing, m’a surtout appris, au cours de nos deux années de collaboration, que restreindre l’autorité du Premier ministre conduit inévitablement à affaiblir celle du chef de l’Etat. Voici ce qu’il ne faut jamais faire. » avant de souligner qu’il « ne partageais pas sa conception d’un Elysée s’occupant de tout, tranchant et décidant de tout ».
Il compara, enfin, par effet miroir, la sortie de l’Elysée de Mitterrand et de son prédécesseur : « pensif, je regarde sa voiture quitter lentement la cour du palais, franchir le porche et disparaître dans la rue du Faubourg Saint Honoré, ou la foule massée sur le trottoir d’en face se montre plus chaleureuse que lors du départ de son prédécesseur en mai 1981. ».
Ce moment de la passation des pouvoirs est un moment fort, protocolaire et émouvant à la fois. L’on en connait les images fortes. Mais Chirac nous fait rentré dans le saint des saints, dans le bureau du Président de la République , que Mitterrand fit remettre dans l’état où l’avait laissé le Général de Gaulle, ou se déroule l’entretien entre le sortant et l’entrant. Avec émotion, curiosité l’on découvre ce qu’il s’y est passé et notamment le « testament » de Mitterrand, c’est-à-dire « la liste de ses protégés qu’il souhaite voir reclasser » et que Chirac se fera un devoir et un honneur d’exécuter jusqu’au bout.
Je ne manquerai surement pas de vous reparler de ce second tome des mémoires de l’ancien Président français. Mais pour l’heure, je ne vous en dévoile pas plus pour vous laisser le plaisir de le découvrir par vous-même.