La souffrance, la tristesse n'est pas un spectacle.

Publié le par Sébastien Delsanne

Voilà un des hasards, une des surprises de la vie. Allant chercher un hebdomadaire, je suis tombé sur le dernier tome, Les petits Bals perdus, du journal intime de Pascal Sevran. Je n’ai pu y résister.

Ce n’est pas le meilleur tome de son journal intime, le meilleur est et restera à jamais La mélancolie des fanfares, mais c’est probablement, avec le premier, le plus émouvant car il est le dernier, le point final d’une aventure commencée huit ans plus tôt, à la mort de Stéphane. Ce dernier journal est comme il l’a voulu, désiré, souhaité : une preuve étonnante qu’il était en vie. Il y parle d’amour bien sûr, de son amour de la vie mais aussi, en arrière-plan, de sujets de société qui sont par définition politique. 

On retrouve directement l’homme que l’on connait. Le chroniqueur au verbe parfois aiguisé, l’écrivain, l’observateur attentif de la vie et de la société. Et puis il nous quitte, il s’en va, comme si la mort l’avait fauché une première fois. C’est  un autre homme qui nous revient, comme une renaissance. Ce vide, cette absence aura pour nous lecteur duré le temps de tourner une page , pour lui , cela aura durer plus de 6 mois et aura eu le gout et le parfum de la maladie et de la souffrance. Cela l’a changé, profondément, dorénavant, l’important n’est plus ce qui est  écrit, mais ce qui est sous-entendu, ce qui se lit entre les lignes. Et parfois de cruels aveux, des vérités dites simplement comme lorsqu’il écrit depuis Morterolles le 9 août 2007 «  La vie si belle soit-elle parfois, est une maladie mortelle ». Dans une société où la mort est probablement l’unique tabou, il faut un certain courage pour affirmer une telle vérité pourtant si simple.

Quand le député UMP Jean-Marc Nesme se prononce en novembre 2006 contre l’adoption d’enfants par des couples homosexuels au nom de « l’intérêt supérieur de l’enfant » , Pascal Sevran trouve les mots justes et le ton singulier pour crier son opposition : « Qu’en sait-il, ce gros malin ? Est-il tellement sûr qu’un couple d’hétéros soit garant de l’intérêt supérieur de l’enfant ? On a presque honte de devoir rappeler à ce génial député UMP qu’un père et une mère ne constituent pas immanquablement l’intérêt supérieur de l’enfant. (…) Celui-ci, Monsieur le Député, c’est l’amour, et l’amour, monsieur le député, ce n’est pas vous qui en décidez. ».

Une charge contre l’UMP alors qu’il soutient de toutes ses forces Nicolas Sarkozy alors candidat à l’élection présidentielle. C’est toute la singularité et la complexité de l’homme qui ici trouve un accent particulier. Lui qui avait été proche et soutenu François Mitterrand était l’un des plus importants soutiens de l’actuel Chef de l’Etat français qui lui témoigna en retour de sa profonde amitié en allant diner chez lui (ce qui est d’une grande rareté) mais aussi en prenant quasi quotidiennement de ses nouvelles lorsque la maladie et la souffrance le frappa. Pour autant Pascal Sevran n’hésite pas à formuler certaines critiques comme lorsqu’il évoque son slogan en vue de la présidentielle et qu’il qualifie de « mauvais ». Cinq ans après, l’on se demande ce qu’il aurait penser de son champion.

Il n’est pas tendre non plus et c’est le verbe acerbe qu’il s’exprime le 3 décembre 2006 à propos de la réélection du Président Ortega : «  Les gens du Nicaragua vont probablement réélire un certain monsieur Ortega, socialiste révolutionnaire qui, à ce titre, refuse le droit d’avorter aux femmes, y compris aux femmes violées. C’est à des détails charmants de ce genre que l’on reconnaît sans doute les vrais révolutionnaires, sauveurs des peuples opprimés. Soutenu par ses grands amis Castro et Hugo Chavez, héros légendaires de la démocratie, ce monsieur Ortega est donc un homme admirable. La merveilleuse gauche française est d’accord là-dessus, tout va bien dans le meilleur des mondes. Mais si les gens du Nicaragua réélisent ce monsieur Ortega, je me demande un peu de quoi je m’occupe. ».

Avec beaucoup d’ironie, ensuite,  il évoque aussi la réalité telle qu’elle est : crue et parfois affligeante. C’est le cas lorsqu’il évoque le sort de Roland Dumas suite à l’affaire des frégates de Taïwan : « On lui promettait la prison, la pendaison en place publique, il a fait face à une meute affreuse et il dine tranquillement avec une brunette qui n’a sans doute jamais entendu parler de cette affaire. Tout s’oublie ». Alors que l’ancienne juge du  pôle financier du parquet de Paris, Eva Joly, vient de remporter la primaire de l’écologie et portera la candidature d’Europe-Ecologie Les Verts à la prochaine présidentielle, ces mots prennent une tonalité particulière.

Il peut également éviter de sortir ses dents aiguisées pour laisser parler son cœur et dire ce qu’il pense au plus profond de lui-même, les compliments étant rares, ils sont précieux. C’est ce qu’a dû se dire Patrick de Carolis en lisant l’éloge qui lui est faite.

Plus largement c’est aux personnels médical et soignants qu’il consacre ces plus beaux mots qui lui permettent d’exprimer sa profonde tendresse, reconnaissance et admiration.

Avec dorénavant comme dernière et unique arme son stylo, alors que la douleur le ronge, il continue à écrire d’abord pour raconter avec pudeur son quotidien mais aussi pour évoquer l’actualité comme en août 2008 lorsqu’il évoque le trentième anniversaire de la mort du  King.

La maladie continue pourtant à gagner du terrain mais le 3 janvier 2008, c’est la mort du cheval adoré de Stéphane qui l’émeut, le touche profondément, le bouleverse probablement plus que son propre sort, sa propre mort qui est dorénavant toute proche. La grande faucheuse étant venu le chercher à peine 6 jours plus tard.  Mais avant, ces dernières lignes, ces dernières pensées sont pour l’amour de sa vie, Stéphane qu’il est parti rejoindre emporté par une maladie au nom d’un signe du zodiaque.

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Publié dans Société-Culture

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