La santé du Président

Publié le par Sébastien Delsanne

La France entière en parle. A-t-elle le droit d’en parler ou bien est-il indécent de le faire ? Après de longues années d’impuissance à se gouverner qui les portèrent au plus bas de leur destin, les Français, décidés à remettre en vigueur le système de gouvernement par un seul homme qui leur a paru plutôt mieux accordé à leur tempérament querelleur et à leurs nécessités hexagonales que les parlotes d’autrefois, hissèrent tant bien que mal un grand chef sur le pavois  (NDLR : Charles De Gaulle) . C’est pourquoi, Georges Pompidou, son successeur, est maintenant installé à l’Elysée, muni du téléphone rouge qui décide le bombardement atomique, de l’article 16 qui peut faire de lui en cas de tempête sur la nation le dictateur de nos histoires romaines, et de toutes sortes d’autres pouvoirs – comme celui d’apparaître quand il le veut sur les écrans de télévisions. Une sorte de souverain, en un mot, directement installé par le peuple souverain dans ce palais où il n’y avait jamais, autrefois, au temps de l’ancien système (NDRL : la IVe République) , qu’un mannequin de cire. L’état de santé d’Albert Lebrun ou de Vincent Auriol ne remettait rien en question et n’inspirait guerre d’inquiétude grave ou de problèmes de succession qu’à leurs familles. Mais quand le Président de la Ve République, met son cache-nez à Reykajavik, la France entière s’inquiète – et Georges Pompidou doit en être peiné. Nul ne peut échapper à son destin national, et si chaque citoyen souhaite raisonnablement que la vie privée des hommes publics demeure sacrée, une raison analogue à celle qui exigeait que Marie-Antoinette accouche en public – une de ces raisons que le cœur ne connaît pas – condamne aujourd’hui le président à la curiosité d’autant de citoyens qu’il eut d’électeurs et d’adversaires à son élection. D’ailleurs, Georges Pompidou le sait bien puisqu’il a nettement laissé entendre qu’il informera le pays quand il le jugera nécessaire. Quant aux princes qui ne gouvernent pas pour le moment, mais qui souhaitent vivement le faire, ils ne se conduisent pas moins bien que le  Chef de l’Etat, puisque les parlementaires socialistes réunis à huis clos ont décidés de se taire et de ne pas porter l’affaire de la santé du président sur la place publique. Laissons donc en paix le Prométhée que nous avons enchainé à l’Elysée. Son aigle quotidien lui suffit bien à lui rappeler ses besoins.

Paris Match n°1258 du 16 juin 1973.

 

Georges Pompidou est né le 5 juillet 1911 à Montboudif (Cantal).Agrégé de lettres, maître des requêtes honoraire au Conseil d'État et ancien directeur général de la Banque Rothschild, il occupe, durant la présidence de Charles de Gaulle, les fonctions de Premier ministre du 14 avril 1962 au 10 juillet 1968, ce qui constitue à ce jour un record de durée à ce poste. Il est ensuite le 19e président de la République française, du 20 juin 1969 à sa mort le 2 avril 1974.

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Publié dans Politique

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